Attentats du 13-Novembre : les policiers de la BAC75N, premiers à entrer dans le Bataclan et héros « oubliés » de l’assaut
- Le Monde

- 16 sept. 2021
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Le soir du 13 novembre 2015, l’intervention des membres de la BAC de nuit est restée longtemps absente du récit officiel. Trois d’entre eux se sont constitués partie civile au procès afin que leur rôle soit reconnu.
Publié le 17 septembre 2021

Jeudi 9 septembre, en apprenant que la justice accueillait leurs constitutions de parties civiles, ils se sont sentis « reconnus » pour la première fois depuis près de six ans. Trois hommes, membres de la BAC75N, la « bac de nuit » de Paris, qui désespéraient de voir enfin admis le rôle de leur unité au soir du 13 novembre 2015.
Cette nuit-là, leur chef les a précédés. Le commissaire divisionnaire C., adjoint au patron de la « 75N », et son subordonné, chauffeur ce soir-là, ont été les premiers à pénétrer dans l’enceinte du Bataclan, arme au poing. Un acte de bravoure presque insensé : deux policiers munis de simples pistolets contre trois terroristes équipés de kalachnikovs, de ceintures d’explosifs, qui n’ont pas hésité à tirer dans la foule, à achever des blessés.
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Il est 21 h 56, le commando islamiste a commencé sa sinistre besogne depuis neuf minutes et dix-huit secondes. A 21 h 59, « TI 52 Alpha », l’indicatif du commissaire, annonce à la radio : « Un terroriste abattu sur le Bataclan ! » Il s’agit de Samy Amimour, qui a eu le temps de déclencher la bombe qu’il portait. L’intervention du commissaire, décisive, a permis de « fixer » les terroristes. La suite a été racontée dans autant de reportages que de livres et d’articles de presse : la BRI (brigade de recherche et d’intervention), appuyée par le RAID et des éléments de la brigade d’intervention de la Préfecture de police, neutralise les assaillants à 00 h 19, après avoir progressé jusqu’au premier étage, où les preneurs d’otages se sont réfugiés avec leurs boucliers humains. Mais, entre la mort de Samy Amimour et celle de ses complices, un épisode manque au récit. Celui de l’intervention des hommes de la BAC75N, dont le commissaire C. a réclamé l’appui par radio. Comme effacé de la chronologie des faits, il est pourtant crucial.
Prévenir tout nouvel assaut
Lorsqu’ils entendent l’appel du commissaire sur les ondes, à leur QG de la base Bessières, dans le 17e arrondissement, les fonctionnaires de la BAC parent au plus pressé. Ils raflent aussitôt quelques équipements de protection et filent pied au plancher vers l’angle du boulevard Voltaire et de la rue Oberkampf, près du Bataclan. D’après un document interne que Le Monde a pu consulter, ils se voient alors interdire par la hiérarchie l’accès à la salle de spectacle « malgré la demande du commissaire divisionnaire C. » Puis, « après un certain délai », sont finalement autorisés à s’approcher. Des éléments précurseurs de la BRI les accompagnent, le gros de l’unité se trouvant encore en chemin. Les « nuiteux » de la BAC n’ont pas d’autre choix que se partager un matériel d’intervention en nombre insuffisant et disparate. Pour quatre d’entre eux : trois gilets pare-balles lourds, deux casques balistiques et un pistolet-mitrailleur Beretta 12SD, une arme fiable mais inadaptée et dépassée, qui sera remplacée par un fusil d’assaut plus performant à la suite des attentats.
Les plus lourdement équipés forment une « colonne d’effraction » ; leurs collègues se positionnent, avec d’autres policiers, dans l’entrée du Bataclan pour réceptionner, trier et évacuer les otages parmi lesquels s’est peut-être glissé un terroriste. Avant d’entrer, l’un d’eux prend le temps d’envoyer un SMS à sa famille : « Je vous aime. » Entre-temps, parce qu’il a entendu des tirs et redoute de nouvelles victimes, le commissaire C. est retourné à l’intérieur, accompagné de quelques fonctionnaires arrivés en renfort. Pris pour cible, il a riposté deux fois – les derniers coups de feu avant les tirs de neutralisation de la BRI. A pied d’œuvre, la colonne de la BAC75N et un trinôme de la BRI ont, eux, pris position le long des balustrades de la fosse, dans l’axe de l’allée de droite et sur le côté gauche de la salle, après le bar, pour prévenir tout nouvel assaut et permettre l’évacuation en bon ordre des otages valides.
« Le risque était permanent (…). Je me suis dit que j’allais vraiment y passer », raconte le sous-brigadier M.
Le commissaire C. exposera la suite des opérations en 2016 devant la commission d’enquête parlementaire sur la lutte antiterroriste, présidée par le député (UMP) Georges Fenech : « Nous avons commencé à aller chercher les victimes sans savoir où se trouvaient les terroristes. Nous sommes donc intervenus sans être protégés. (…) Nous étions obligés d’enjamber ou de déplacer des personnes décédées. Il y avait également des personnes dont nous savions très bien qu’elles étaient blessées sérieusement mais qu’il fallait que l’on extraie quand même, sans pouvoir utiliser les gestes de secours habituels pour le transport des victimes. Nous les avons tirées comme on pouvait. »
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Rien n’a jamais préparé ces policiers, habitués aux courses-poursuites après les dealeurs, à affronter une telle scène de désolation. Plusieurs rapports déroulent le scénario de cette séquence où l’effroi face « au carnage » le dispute à la crainte d’être fauché par un tir d’AK47 ou de déclencher un EEI, un engin explosif improvisé. « Le risque était permanent (…). Je me suis dit que j’allais vraiment y passer », raconte ainsi le sous-brigadier M. dans un procès-verbal, « impuissant et démuni » lorsqu’une femme s’agrippe à sa jambe, le supplie de l’aider alors qu’il doit poursuivre sa progression pour « sécuriser le site », condition absolue pour la prise en charge des victimes.
Absents de la cérémonie d’hommages
Le brigadier Alain Giraud, aujourd’hui retraité, écrit quant à lui : « Les lumières étaient allumées et elles éclairaient toute la salle de spectacle. J’ai pu apercevoir des dizaines de personnes sans vie, atrocement mutilées par les balles. D’autres qui levaient les bras et réclamaient de l’aide, certaines appelaient au secours. Des téléphones portables au sol s’allumaient. J’ai senti une odeur de sang et de poudre mêlés. (…) Mes chaussures glissaient sur le sang et je devais éviter de marcher sur les chairs humaines qui gisaient au sol. » L’un de ses collègues, réserviste dans l’armée, traite les victimes en fonction de leur état, réalise des pansements compressifs à l’aide de bandes de tissu déchirées dans leurs vêtements.
A l’extérieur, les blessés sont acheminés par des binômes de policiers, parfois portés sur des barrières transformées en civières, jusqu’au poste de secours des pompiers, situé à 200 mètres environ. « De nombreux allers-retours ont accompagné cette manœuvre, pour laquelle nous nous sommes trouvés à découvert puisque les fenêtres du premier étage [où s’étaient retranchés les terroristes] donnaient directement dans la rue où nous nous trouvions », rapporte le gardien de la paix C. dans un compte rendu daté du 16 février 2016. Combien de temps dure la noria ? Suffisamment pour imprimer dans la mémoire des policiers des images indélébiles. « Je voyais un massacre, dit encore M., une scène de guerre que j’ai prise en pleine face. »
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Le 15 novembre 2015, le rapport du lieutenant V., qui commandait la colonne de la BAC, rend hommage à « ses » policiers : « Malgré les risques encourus, le nombre et la position des terroristes n’étant pas encore connus avec précision lors de l’entrée de la colonne BAC75N dans le bâtiment, l’ensemble des fonctionnaires a fait preuve d’un très grand professionnalisme et d’un courage exceptionnel » au cours d’une action qui « a sauvé de nombreuses vies ».
Aucun d’eux ne sera pourtant convié à la cérémonie d’hommage aux victimes, dans la cour des Invalides, le 27 novembre 2015, où membres de la BRI, sapeurs-pompiers et militaires se tiennent au garde à vous sous le crachin tandis qu’une voix égrène les noms des 130 morts. « C’était comme si nous n’avions rien fait, comme si nous n’existions pas », regrette un ancien du service.
« Primo-intervenants »
Inconnue du grand public, l’intervention des « bacqueux » apparaît pourtant, de manière fragmentée, dans l’abondante littérature officielle post-attentats. Pour la reconstituer, encore faut-il démêler les fils d’une mémoire bousculée par le traumatisme et, parfois, lire entre les lignes. Dans sa propre retranscription de l’épisode – un rapport d’à peine plus de 2 pages rédigé au surlendemain des faits –, Christophe Molmy, alors patron de la BRI, évoque lui-même, de manière évasive, l’existence de « primo-intervenants » avant l’engagement de son unité. D’autres responsables policiers se montrent, en revanche, plus précis. Auditionné en mars 2016 par la commission d’enquête parlementaire, Eric Heip, numéro 2 du RAID à l’époque, identifie très distinctement « des effectifs de la brigade anticriminalité » présents sur place alors qu’il se trouvait aux abords du Bataclan. L’information, du reste, n’était pas demeurée longtemps circonscrite aux seuls cercles policiers.
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Le 15 février 2016, Stéphane Beaudet, maire d’Evry-Courcouronnes (Essonne), s’adresse au premier ministre, Manuel Valls, dans un courrier aux accents prudents : « Je me fais l’écho auprès de vous d’un malaise et d’une incompréhension des agents [de la BAC75N], qui se sentent lésés, à tout le moins insuffisamment reconnus pour les risques pris et le professionnalisme dont ils semblent avoir fait preuve. » Le premier ministre lui répond trois semaines plus tard, pour convenir que la BAC75N a bien « été la première à intervenir à l’intérieur du Bataclan lors de la prise d’otages du 13-Novembre » et annoncer qu’il a transmis le dossier à Bernard Cazeneuve, ministre de l’intérieur, afin « que tous ces personnels soient assurés de la gratitude et de la reconnaissance qu’ils méritent de la part de l’Etat ». « Depuis, rien. Ou si peu », dit un agent de la BAC de nuit.
Comme lui, certains anciens du service pensent tenir une explication à ce silence. Selon eux, atténuer leur rôle le soir du drame reviendrait à balayer la polémique sur un prétendu retard de la BRI, récemment ravivée par la diffusion, sur Arte, du documentaire controversé Les Ombres du Bataclan, coécrit par Georges Fenech. L’intervention de la BAC75N éclipsée, le temps contracté du récit confirmerait ainsi l’arrivée rapide sur les lieux de l’unité d’élite de la Préfecture de police, immédiatement après le coup d’éclat du commissaire C. et de son chauffeur.
« Il n’y a pas eu de complot pour taire l’héroïsme des fonctionnaires de la BAC75N ou des BAC 94 et 95, qui sont également intervenues sur zone, conteste une source policière. Il n’y a pas eu non plus de prime aux honneurs accordée à la BRI au nom d’on ne sait quels intérêts. En revanche, il est vrai que la gestion, dans l’urgence, d’une situation inédite et de ses suites, n’a sans doute pas permis d’accorder à certains policiers toute l’attention que leur courage réclamait. » Dans un soupir, Alain Giraud ironise : « Rescapé du Bataclan, oublié par l’administration. »
« Colère et indignation »
« Le sentiment qui a longtemps dominé chez ces policiers, c’est la rancœur d’être insuffisamment reconnus pour les risques pris, explique Me Hector Bernardini, qui représente les trois anciens de la BAC75N et six rescapés du concert ou membres de la famille immédiate de victimes. Puis, à l’approche du procès, lorsque la narration de l’intervention policière au Bataclan a été reprise massivement dans la presse et le silence gardé sur le rôle de la BAC75N, cette rancœur a cédé à la colère et à l’indignation. Cela dépasse d’ailleurs le cas de ces policiers : les survivants ont aussi le droit de savoir dans quelles conditions exactes ils ont été sauvés. »
M. se contente de confesser son amertume d’avoir été « considéré comme une merde avec un numéro sur le dos »
Sur la quinzaine de membres de BAC75N engagée le 13 novembre 2015 au Bataclan, trois seulement ont décidé de se porter parties civiles. « Des irréductibles, assure Me Bernardini, qui n’attendent plus rien de l’administration. Et c’est regrettable. » M., lui, n’espère désormais « ni grade ni avancement » et se contente de confesser son amertume d’avoir été « considéré comme une merde avec un numéro sur le dos ». Un autre, s’il refuse le qualificatif de « héros » et n’instruit pas davantage « le procès des collègues de la BRI, d’un courage exceptionnel », s’interroge : « Si nous n’avions pas ouvert la voie, auraient-ils pu intervenir dans les mêmes conditions ? »
Avec le temps, chacun a pansé ses blessures à sa manière. M., devenu « irritable et nerveux », n’a plus trouvé le sommeil pendant des mois avant de se décider à demander un changement d’affectation. D’autres ont préféré reprendre aussitôt leur service en espérant trouver, dans la fausse routine des patrouilles nocturnes, une échappatoire à un état d’hypervigilance épuisant, à l’effraction mentale d’un flash-back en plein dîner entre amis, aux cauchemars. Tous, à un moment ou à un autre, ont éprouvé un sentiment d’humiliation face à une moue dubitative, accusés de chercher à se faire valoir, de broder : « Toi, tu y étais ? Du mytho, on n’a jamais parlé de la BAC à la télé ! » De cette période, Alain Giraud a conservé l’habitude de changer de chaîne lorsqu’est diffusé un reportage sur le Bataclan. A l’époque, même sa compagne a mis sa parole en doute. Ils ont fini par se séparer.
Outre les « féloches », les lettres de félicitations signées du préfet de police ou du patron de la DSPAP (direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne), dont dépend la BAC, la Préfecture de police de Paris indique que 67 fonctionnaires du service de nuit ont été « gratifiés » pour leur intervention le soir des attentats du 13 novembre 2015. Le commissaire C. et son subordonné ont reçu la Légion d’honneur ; 42 policiers, la médaille de la sécurité intérieure, « dont cinq en or » ; deux ont été promus et 39 autres ont bénéficié d’un ou deux échelons supplémentaires. A quoi il convient d’ajouter, pour tous, « une prime de résultat exceptionnel ». Montant : 500 euros.



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